Nous étions le 14 mai 2004, cela faisait maintenant six mois que je travaillais là et je n’aurais échangé ma place pour rien au monde ! J’avais trente-quatre ans, j’étais célibataire, plutôt beau gosse et je menais une existence de rêve : J’étais le correspondant local de l’AFP pour le Nord-Est des Etats-Unis. C’était peu de temps après la seconde guerre du golfe, les relations entre la France et les États-Unis étaient encore tendues, mais je vivais à New York City, les meilleurs moments de ma vie !
Mes semaines se déroulaient assez simplement : deux à trois réceptions officielles à Washington par semaine, (qui se terminait toujours par un dîner chez Francy’s avec Ulysse Gosset) ; le même nombre de conférences de presse dans les sièges new-yorkais de multinationales divers (Ralph Loren, GASP, Trump, Microsoft) et une petite dizaine d’invitations exceptionnelles par mois … Enfin, une dizaine après avoir fait le tri, car si il y avait un inconvénient au job, c’était bien le courrier ! Pas facile de choisir où se rendre lorsque l’on reçoit une cinquantaine d’invitations par jour ! Les Américains n’aimaient peut-être pas les Français, mais les New-yorkais m’aimaient bien.
Toujours est-il que, lorsque cette accréditation est arrivée, j’ai bien failli la classer dans le lot des inintéressantes. Il s’agissait d’une enveloppe blanche assez épaisse, avec un logo or et argent, avec juste deux lettres : AS. Je m’apprêtais à jeter l’enveloppe, mais en la retournant : surprise, l’expéditeur était l’armée américaine !
J’ai toujours eu une opinion très tranchée sur l’armée, de plus, je viens d’un pays où on l’appelle : « La Grande Muette ». Depuis la première guerre du golfe, je me demande encore comment on devrait appeler celle des États-Unis ? « La Grande Menteuse » ? Toutefois, la curiosité l’emportait sur ma réticence et j’ouvris l’enveloppe. Elle contenait une accréditation et un passe pour la base militaire de J.F.Kennedy Airport pour la journée du 28 mai 2004. Ah bon ? L’US Army avait une base à l’aéroport international ?
Le sujet de la lettre avait de quoi attiser encore d’avantage la curiosité, la conférence de presse organisée le 28 mai avait pour but de présenter aux organes de presse officiels et à quelques personnalités triées sur le volet, la réponse de l’US Army au néo-terrorisme sévissant depuis quelques mois sur son sol. Toujours d’après cette lettre, le programme « AS » était un programme d’armement initié dans les années 80 …
Je mis le courrier de côté et j’allai me préparer pour la conférence de presse de la commission pour le désarmement de l’ONU où nous allions assister à un énième bras de fer entre 2 experts assermentés qui allaient nous dire que OUI et NON, il y avait des armes de destructions massives en Irak …
L’agréable appartement que me louait l’AFP se situait en plein cœur de Greenwich Village. Vingt minutes plus tard, je débouchais donc du métro face au bâtiment des Nations Unies. Cette conférence sur le désarmement irakien, n’apporta rien de bien nouveau, mais elle me permit de faire la connaissance de Wangari Maathai, une écologiste du gouvernement kenyan, membre fondatrice de nombreux mouvements de défense de la nature et de la condition de la femme à travers le monde …
A la fin de cette conférence, Madame Maathai vint vers moi et me dit :
« Bonjour Monsieur Daboux ! Alors, vous êtes prêt à écrire l’histoire ? » Son regard et son sourire étaient francs et généreux, je lui répondit que je ne voyais pas ce qu’il y avait à écrire sur le stérile débat que l’on venait de nous offrir …
« Oh ! Je ne vous parlais pas de cette histoire là, je vous parle de celle qui va changer le monde, celle des AS et de tous ceux à venir. ». Elle continuait à me fixer d’un air entendu, alors que je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait !
Ce simple mot : ‘AS’ fit finalement ressurgir un logo or et argent. Je m’apprêtais à poser une question à Madame Maathai, mais un traducteur de l’ONU accompagné d’un représentant coréen l’avait accaparé. Il était 18h30 et j’avais rendez-vous avec Juan chez Marcy’s à vingt heures, je quittai la salle de conférence.
Finalement j’y suis allé … Pourquoi, me demanderez vous ? Je ne sais pas ! Vraisemblablement pas pour visiter une base militaire américaine, ni parce qu’une écologiste commissaire à l’ONU m’avait invité à m’y rendre … Peut-être tout simplement, parce qu’en ce beau vendredi, je n’avais rien d’autre à faire !
Depuis plusieurs mois, les États-Unis étaient victimes d’attaques terroristes sur leur sol. Ces attaques n’avaient pas l’ampleur de celle du 11 septembre 2001, mais elles commençaient à déstabiliser l’économie intérieure et les capitaux américains commençaient à fuir le pays. Un groupe terroriste faisait exploser les succursales d’Etat des grandes banques nationales et bien qu’il y ait déjà eu huit attentats semblant découler du même mode opératoire, les experts anti terroristes restaient sans indices. C’est dans ce climat tendu que le gouvernement américain décida de rendre publique sa dernière arme secrète : Les AS.
Les AS sont les « American Superbeing », pour les non-anglophiles les « Sur-êtres américains ».
Ce 28 mai 2004, quelques généraux américains spécialisés en relation publique, nous présentèrent donc le colonel John Paul Weatherman, responsable pour l’US Army des AS et ceux qui en quelques mois allaient devenir des stars internationales : Master U & Psycho Girl !
Master U devait devenir le symbole vivant de la grandeur des États-Unis, emblème vivant du drapeau américain et de ses valeurs, le modèle à suivre pour tous les GI et les gens qui écoutent CNN et CBS sans se poser de questions. Master U, présenté par l’US Army comme étant l’homme le plus fort du monde, nous le prouva dans l’instant : il souleva d’une seule main et sans effort apparent un camion de transport de troupe !
L’homme était plutôt de grande taille et dans sa combinaison moulante bleu, il ressemblait à une statue grecque revue par Andy Wharhol. Son masque bleu avec l’œil droit en forme d’étoile blanche empêchait de discerner les traits de son visage, mais on l’imaginait bel homme. En revanche, j’étais incapable de déterminer si son port altier était de la fierté ou de l’arrogance.
Psycho Girl, une belle eurasienne, d’environ 25 ans, vêtue d’une combinaison de cuir et de latex noir des plus sexy, nous fut présentée comme un des médiums les plus puissants qui n’ait jamais existé. Elle en fit la démonstration éclatante en révélant des informations personnelles pouvant s’avérer déplacées à plus d’une dizaine de journalistes …
Suite à cette présentation, les généraux nous invitèrent à poser quelques questions aux AS. Lorsque je demandais à Master U, s’il avait une idée du coût de ce programme et si ce budget n’aurait pas été mieux utilisé pour l’amélioration des relations des E.U avec le Moyen-Orient, la seule réponse que j’obtins, après qu’il eut jeté un coup d’œil au Colonel Weatherman fut : « Je vous prie de m’excuser, mais je dois m’en aller. » Et sur ce, il s’envola, déclenchant un ensemble de cris de surprises, mais aussi une multitude de flashs photographiques. Je n’obtins pas la moindre réponse à ma question.
Le mouvement terroriste qui s’en prenait à l’économie américaine ne résista vraisemblablement pas à la tentation de ridiculiser les AS. Une semaine après leur première conférence de presse, une bombe explosait à Wall Street en pleine séance de la bourse … Comme le monde de la finance l’avait déjà vécu lors du 11 septembre, l’ensemble des places boursières mondiales se fermèrent, attendant que l’Amérique reprenne son souffle et annonce la couleur !
L’enquête fut normalement et officiellement confiée au F.B.I., mais un agent ayant participé à cette enquête, me confirma les bruits selon lesquels il y aurai eu une ingérence des AS dans cette affaire, voici son témoignage :
« Je m’en souviens comme si c’était hier ! Les AS sont arrivés sur les lieux à peine dix minutes après nous … Un collègue m’a informé qu’ils étaient en train de faire une séance de dédicaces sur le parvis de Wall Street. J’étais sidéré, je voyais mon métier redevenir la dernière fantaisie à la mode, comme si X-files n’avait pas suffi ! Toujours est-il que cinq minutes plus tard, les AS arrivaient dans le QG mobile et demandaient l’état d’avancement de l’enquête à notre chef. Naturellement, ce dernier refusa de leur répondre. En quelques minutes et par une succession d’appels téléphoniques, L’enquête nous était retirée !
On m’ordonna de collaborer avec eux. En m’acquittant de la tache, je fus obligé d’admettre que face aux nouvelles menaces qui apparaissent chaque jour, ils sont peut-être notre seule chance. Parce qu’ils savent que le monde a changé, ils explorent des pistes aux quelles nous ne penserions jamais !
Le peu d’informations vidéo a leur disposition leur permit de s’assurer que la menace venait d’un terroriste mutant dont le pouvoir consistait à être capable de se faire exploser, puis de se reconstituer … Ils vinrent aussi vérifier quelques points de détails, le lendemain, puis je ne les revis plus … Le lundi suivant, j’apprenais que l’affaire des terroristes bancaires était clôturée, il s’agissait d’une bande de mutants liés à Al-Qaïda que Master U et Psycho Girl avaient mis hors d’état de nuire … »
Lorsque l’affaire des mutants d’Al-Qaïda fut révélée au public, beaucoup de rumeurs circulèrent sur le net. Master U et Psycho Girl confirmèrent dans une conférence de presse que ces mutants avaient du être mis hors d’état de nuire, mais qu’ils n’avaient agi qu’en état de légitime défense … Master U apporta une légère modification à son costume, ses gants blancs furent troqués contre des gants rouges.
L’Amérique ayant toujours aimé les héros : durant les six mois qui suivirent, les AS envahirent l’actualité, la scène politique et aussi les talk-shows.
